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Pas d’enfants, mon côté sorcière

Tu connais cette sensation proche de l’extase quand soudainement, tu lis dans les mots de quelqu’un d’autre ce que tu penses au plus profond de toi sans avoir encore forcément réussi à le formuler? Ce doigt pointé vers les quelques lignes et ce “mais OUI!!! MAIS C’EST EXACTEMENT CA!!” J’ai eu ce genre d’épiphanie ce week-end en lisant “Sorcières”, de Mona Chollet.

Le fait que je lise ce bouquin ce week-end est à la fois une évidence et une gageure. La gageure, c’est que le titre, “Sorcières”, ne m’attirait pas a priori, tout comme la figure – vaguement menaçante ou new age – de la sorcière. Un épisode de La Poudre, excellent podcast d’entretiens avec des femmes, m’avait déjà un peu fait changer d’avis.

Et puis mon amie Naàlia, du blog Embrouillaminis, a acheté le livre, et a commencé à le lire soigneusement, en prenant des notes et tout. Elle m’a promis de me le prêter ensuite, mais elle jugeait le contenu si intéressant et important, m’a-t-elle expliqué, qu’elle ne voulait en rater aucune miette. Je me suis sentie intriguée.

Et puis vendredi, c’était la Journée internationale des droits des femmes, et pour la première fois, j’ai posé des actes presque militants (en allant marcher, et en réunissant d’abord des femmes pour parler et créer de la sororité). Gorgée d’énergie, j’ai voulu surfer sur mon enthousiasme pour aller faire le plein de lectures féministes à la bibliothèque. J’ai très vite déchanté et me suis rabattue sur des e-books. Dont “Beauté fatale” et “Sorcières” de Mona Chollet. J’ai dévoré les deux livres sur le reste de mon week-end.

 

Sorcières m’a fait l’effet d’un uppercut, quand j’ai pris conscience de la haine tellement féroce envers les femmes qu’elle a amené à les tuer simplement parce qu’elles étaient femmes, et puissantes. Mona Chollet s’attache très bien à expliquer en quoi ces femmes représentaient une menace pour les hommes, pour l’Eglise et pour certains puissants, et à montrer à quel point nous sommes encore inconsciemment influencés par ces représentations.

Ce qui m’a fait bondir – d’extase – de mon fauteuil, c’est son chapitre intitulé “Désir de stérilité. Pas d’enfant, une possibilité”. Car ce chapitre parlait de moi. Enfin… notamment de moi. De moi qui n’ai pas d’enfants dans une société où on attend toujours des femmes qu’elles en aient, de moi qui ai reçu tellement de “c’est que du bonheur, il faut en avoir pour le comprendre” jetés au visage et de petits regards accompagnés de silence pincé quand je répondais “non, j’ai pas d’enfants, mais j’ai deux chats”.

Depuis la chronique que j’ai consacrée au sujet il y a un an et demi, je n’ai toujours pas d’enfants, et toujours pas envie d’en avoir. Quand j’ai écrit cette chronique, j’ai pensé à quelques femmes de mon entourage que je savais childfree parce qu’elles le revendiquaient. J’en ai (re)découvert plein d’autres, les silencieuses, qui d’un coup se mettaient à partager mon texte et se visibilisaient un peu. C’est courageux, parce qu’il reste toujours, au coin de la rue, ces commentaires qui se veulent bienveillants du style “non mais quand tu trouveras le bon, tu verras, toi aussi t’en voudras!”. Comme si, parce que femme, il était inconcevable qu’on puisse refuser profondément la maternité.

Je sens dans mes tripes que je ne suis pas particulièrement curieuse de vivre une grossesse, que je n’ai absolument pas envie de m’exposer à un accouchement qui pourrait être prélude à des violences médicales – même involontaires -, que je suis saoulée, rien que d’y penser, par la perspective d’angoisser pour trouver une crèche, et puis une école maternelle, et puis une école secondaire. Je n’ai absolument pas envie de revivre, par les yeux d’un enfant – du mien, celui que j’aurais envie de protéger de toute violence -, l’ennui ressenti dans un système scolaire qui n’en finit pas, avec parfois du harcèlement ou un sentiment d’inadaptation désespérant. Je ne veux pas me mettre dans une situation de guerre pour une garde alternée ou équilibrée, ou dans une situation où je me retrouverais à assumer seule un ou plusieurs enfant(s). Je ressens au plus profond de moi-même l’injustice de cette société qui nous pousse à faire des gosses sans rien mettre en place pour que ça se passe correctement (il n’y a pas assez de places en crèches, les horaires de travail ne sont pas adaptés aux horaires des écoles, et ne parlons même pas des systèmes de congés scolaires incompatibles avec les maigres provisions de congés des parents) et qui fait qu’en tant que mère (en tant que parent?) on se sentira toujours tiraillé.e entre ses différentes facettes. L’inégalité entre la mère et le père dès la naissance, avec ces congés si disproportionnellement différents, me tord le bide aussi.

Je suis quelqu’un qui a besoin de silence et d’intériorité pour bien fonctionner. J’ai besoin de pouvoir n’être là pour personne, quitte à me barrer loin pour ça (je sais, c’est pas très écolo). Mes deux chats sont les deux seuls êtres dont j’accepte qu’ils puissent dépendre de moi.

Ce qui est rigolo, c’est que quand j’étais ado, et jeune femme, il allait de soi dans ma tête que j’aurais trois enfants. Bon, je me demandais déjà comment on faisait pour combiner une vie de famille avec un métier de journaliste, mais je me disais qu’on se débrouillerait. Et puis les années ont passé et ça n’a jamais été “le moment” de lancer le chantier “gamins”. J’ai vu quasi toutes mes amies tomber enceintes, presque toutes mes cousines, les compagnes de mes cousins, on m’a posé la question des centaines de fois, avec plus ou moins de tact, et je ne peux pas nier que je me la suis posée aussi. Et maintenant je me pose la question: les rares fois où je me suis dit “allez maintenant on y va, on essaie!”, l’ai-je fait parce que j’avais envie? Ou parce que je réagissais à la pression sociale?

Mona Chollet fait remarquer dans son livre que souvent on agite sous le nez des childfree la question des regrets. “Ouais, mais quand à cinquante ans tu regretteras de ne pas en avoir, tu seras bien embêtée parce qu’il sera trop tard!” Est-ce qu’on fait des enfants par peur de regretter de ne pas en avoir fait? Et si on regrette d’en avoir fait? Pas moyen de renvoyer – légalement – le paquet à l’expéditeur! Or ça, c’est un tabou – mais un tabou qu’aborde Mona Chollet aussi, en relayant l’étude de la sociologue israélienne Orna Dolath sur ces femmes qui regrettent d’être mères.

Honnêtement, je n’envie pas mes amies qui tombent de fatigue parce que le petit à le sommeil capricieux, qui se chopent toutes les maladies possibles parce que la crèche et l’école sont un nid à microbes (et que quand on est fatigué, ben… on tombe plus facilement malade), je n’envie pas les affrontements, les “non” répétés 15.000 fois (par mois), la course à l’éveil pour pas passer à côté d’un Mozart en puissance (ou pour qu’il ne nous reproche pas, plus tard, de lui avoir fermé des portes sans même avoir tenté de les ouvrir), les conversations qui ne tournent plus qu’autour d’eux, et les horaires aussi, et les vacances, et tout.

Je veux bien qu’avoir des enfants, c’est bien plus que ça, qu’il y a de l’amour et plein de chouettes trucs, et heureusement, j’ai envie de dire. Mais je ne pense pas avoir envie de tester par moi-même. Et je déteste que la société me fasse me sentir incomplète, alors que je ne le suis pas.

 

 

 

Ce qu’il y a d’intéressant aussi dans “Sorcières”, c’est que Mona Chollet rappelle qu’on peut ne pas avoir d’enfants et être une figure positive et importante dans la vie d’enfants, neveux et nièces, enfants d’ami.e.s, filleul.e.s. Je n’ai pas (encore) la chance d’être marraine, je crois que j’adorerais ça et que l’enfant qui m’aurait comme marraine aurait la chance de bénéficier de toute mon attention, d’un amour débordant, et d’activités trop cool et exclusives (c’est-à-dire pas partagées avec un frère ou une soeur). Of course, je serais toujours TRÈS contente de le/la rendre à ses parents au bout du séjour, et de savourer encore plus fort mon silence adoré, mais oui, je crois que je pourrais jouer ce rôle de figure positive.

 

En fait, ce livre de Mona Chollet m’a permis de me réconcilier avec cette importante part de moi-même qui choisit de me privilégier moi, et mes envies. Ca me permet aussi de faire confiance à mon instinct et de me conforter dans mes choix. Je crois aussi que ça va me permettre d’envisager sereinement la suite, quelle qu’elle soit.

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