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Chronique radio #9 – 35 ans, pas d’enfants

Ce sujet de chronique, cela faisait un bout de temps qu’il était tapi dans un coin de ma tête. Le texte m’est d’ailleurs venu assez vite, mais jusqu’au bout, jusqu’au moment d’aller le dire à l’antenne, j’ai douté. J’ai eu peur, je crois, qu’on critique ces mots, mes arguments, qu’on me traite d’égoïste, de frustrée. Alors que je déposais, une fois de plus, une partie de mes tripes, une intime conviction (qu’elle soit rationnelle ou pas, hein). C’est pas toujours évident de s’exposer comme ça, sur le blog je peux me convaincre que je ne suis lue que par trois amies et par quelqu’un qui serait passé par hasard; à la radio, c’est plus difficile. Bref, sans plus de blabla, voici le texte et le son de cette chronique chère à mon coeur.

 

V: Nous arrivons presque à la fin de l’émission, et nous retrouvons Sophie Lejoly, l’auteure du blog sofille.be. Aujourd’hui, Sophie, vous nous parlez d’une question qu’on vous pose souvent…

S: Cette question, c’est “Et toi, les enfants, c’est pour quand?”. Il faut dire que j’ai 35 ans et, à les entendre, on dirait presque que ma date de péremption approche…

V: 35 ans, c’est pas si vieux, pourtant…

S: Mais je vous remercie! 🙂 C’est vrai qu’en Belgique, l’âge moyen auquel les femmes ont leur premier enfant augmente progressivement depuis des années. Dans les années septante, on avait son premier enfant en moyenne à 24 ans. Aujourd’hui, c’est plutôt 28 ans, 28 ans et demi. Et à cause de quoi? Des diplômes, ma bonne dame! Les femmes les plus diplômées sont celles qui font des enfants le plus tard – c’est pas moi qui le dis, c’est Eurostat, le bureau de statistiques de l’UE.

Et moi qu’est-ce que j’ai fait? Plein d’études, jusqu’à une époque pas si éloignée, avec la magie des horaires décalés! Alors c’est pas pour me vanter que je dis ça, hein, mais c’est vrai que pendant longtemps, je n’ai même pas eu le temps de penser à avoir des enfants.

V: bon, mais si je comprends bien, les études, maintenant, c’est fini, ça vous laisse éventuellement du temps…

S: C’est vrai, ça me laisse un peu plus de temps. Mais il y a aussi une autre réalité: la carrière professionnelle. Entendons-nous bien, je ne pense absolument pas qu’il faille y sacrifier toute sa vie personnelle, ou même une partie de sa vie personnelle, le travail ça reste un moyen de vivre sa vie. Mais la maternité, elle a un vrai impact sur la carrière professionnelle et quand on exerce un métier qu’on aime, dans lequel on veut évoluer – et auquel on est sans doute prêt à sacrifier plus -, ça peut être super frustrant de se retrouver comme mise à l’écart parce qu’on a des enfants.

C’est pas parce que la discrimination envers les femmes enceintes ou mères de famille est interdite ou réprouvée qu’elle n’existe pas insidieusement. Les dossiers qu’on adore qui sont confiés au remplaçant pendant le congé de maternité et pas récupérés ensuite, les horaires qu’on doit adapter pour aller récupérer les enfants à la crèche ou à la garderie pendant que Monsieur continue ses réunions jusqu’à 18h ou 19h, les moments de socialisation avec les collègues qu’on doit zapper parce que ce serait trop casse-tête de faire garder le gamin, et cette charge mentale qui fait qu’on ne s’arrête jamais, jamais, de planifier, réfléchir, assumer pour toute la famille… Moi, ça me fatigue rien que de l’énumérer!

Pourtant, ce sont des réalités que mes amies vivent ou ont vécues. Et à moins que je vive dans une sorte d’anomalie statistique, je crois qu’on peut généraliser cela. Des études montrent d’ailleurs que l’inégalité dans la répartition des tâches ménagères entre un homme et une femme s’accroît avec l’arrivée d’un enfant. Ce n’est pas anodin: ça a un impact sur la carrière, comme je le disais là tout de suite, et puis sur le salaire, et l’écart salarial entre les hommes et les femmes. Parce que oui, ça reste quand même le plus souvent les femmes qui réduisent leur temps de travail, voire interrompent leur carrière pour s’occuper de la famille et il n’y a pas de miracle, ça se “paie cash”, littéralement, et jusqu’à la pension encore bien.

Alors j’entends déjà d’ici les #notallmen, que non c’est pas vrai, machin connaît un homme qui a réduit son temps de travail, ou qui s’implique dans les tâches ménagères. Et je reconnais que quand je regarde dans mon entourage, je vois des hommes qui aident, s’impliquent, se dépêchent de filer pour arriver à l’heure à la crèche. C’est vrai. Mais il n’empêche que la charge mentale, en général, elle reste dans la tête des femmes.

Ca vient peut-être de cette inégalité de base qui fait que les pères n’ont droit qu’à un congé de paternité de dix jours. Quand on y pense, c’est complètement dingue que le père ne puisse pas passer plus de temps avec son nouveau-né et se créer une vraie relation avec lui dès le début. Et puis aussi prendre dès les premiers jours une pleine part dans les tâches ménagères et les soins au bébé.

Parce que dans la situation actuelle, avec la maman qui reste trois mois à la maison tandis que le papa retourne bosser après dix jours, l’inégalité elle peut s’installer dès le début.

V: c’est pas très joyeux comme constat…

S: J’avoue, je suis une pessimiste qui se soigne aux ondes positives. Mais je ne peux pas non plus m’empêcher de penser au manque de places dans les crèches, qui induit une course effrénée pour placer son enfant – avec le stress que ça engendre-, à la course qui continue pour mettre son enfant dans une “bonne école”, à cette pression que beaucoup de parents semblent se mettre pour développer le plein potentiel de leurs chérubins, des fois qu’ils auraient un Mozart et qu’ils le découvriraient trop tard – faut dire que la fenêtre d’opportunité, elle est assez courte, pour un Mozart 😉 . Puis il faut gérer les maladies impromptues, les journées pédagogiques, la longueur des vacances qui ne colle absolument pas au nombre de jours de congé des parents – sauf s’ils sont enseignants -, et encore les mille autres stress de la vie de parents.

V: oui, mais enfin, avoir des enfants, ce n’est pas que ça! C’est aussi plein de satisfaction, d’amour infini, de fierté, de vie…

S: c’est vrai, c’est ce qu’on me dit tout le temps. En même temps, vous imaginez s’il n’y avait pas cela? S’il restait juste le stress et les soucis? Mais plus personne n’en ferait, des mioches!

C’est vrai qu’on me l’a déjà dit plein de fois, que les enfants c’est top. Mais bon, bizarrement, je n’arrive pas à être totalement convaincue quand une personne me dit que c’est que du bonheur, trois jours après avoir indiqué que son bébé avait repeint le mur de sa chambre avec le contenu de sa couche (je ne juge pas, il paraît que j’ai moi aussi fait une réutilisation du même genre in illo tempore).

Je ne peux même pas dire qu’en fait je n’aime pas les enfants. J’aime beaucoup ceux de mes amies, je les trouve adorables, vifs, intelligents, et j’adore passer du temps avec eux. Mais j’avoue aussi que je suis contente, le soir, de refermer la porte et de rentrer dans mon cocon de silence.

V: C’est différent quand ce sont vos propres enfants…

S: Je veux bien le croire, et je veux bien comprendre que je ne peux pas comprendre l’amour incommensurable qui fait qu’on a, certes, parfois envie de les jeter par la fenêtre mais qu’ils nous manquent à la seconde où ils passent la porte. On me dit qu’il faut en faire pour le croire. Moi, je veux bien, mais si après je ne suis pas convaincue? Je le renvoie à qui?

Pendant des années, quand je disais que non je n’avais pas d’enfants, que je n’étais même pas sure d’en vouloir, on m’a dit que ça changerait, que je finirais par en vouloir et ne plus penser qu’à cela. On m’a aussi rassurée en me disant que j’avais encore le temps (merci!). Par contre, on ne m’a heureusement jamais recommandé d’aller consulter pour voir d’où viendrait un éventuel blocage, mais je sais que c’est arrivé à d’autres…

V: Vous n’avez jamais jamais voulu d’enfant?

S: Si, quand j’étais ado, et peut-être encore jeune adulte, je me voyais dans un schéma familial classique, avec genre trois enfants. Mais la question de la conciliation vie professionnelle/vie privée m’a turlupinée très vite, je me rappelle. Et puis j’ai commencé à travailler, et j’ai repoussé ces projets-là à plus tard, quand je serais bien installée. Et puis j’ai lu, aussi beaucoup, sur les femmes qui n’ont pas d’enfants, soit parce qu’elles ne veulent pas, soit parce qu’elles ne peuvent pas, et j’ai découvert d’autres perspectives.

Je me suis rendu compte que cela n’avait pas forcément à être logique d’avoir des enfants quand on est une femme, même s’il y a une pression de dingue dès qu’on est à peu près en âge d’être mère pour qu’on le soit. Et cette pression peut être source d’une énorme souffrance, notamment pour les femmes qui voudraient bien être mères et qui n’y arrivent pas. Tous ces discours selon lesquels on ne devient pas totalement femme tant qu’on n’est pas mère sont réellement dévastateurs.

V: D’autant que c’est faux…

S: Mais oui! Je connais des femmes merveilleuses, épanouies, adorables, intelligentes, accomplies, qui n’ont pas eu d’enfants et/ou n’en veulent pas. Est-ce que ça rend leur vie moins riche? Ca la rend différente, sans aucun doute, et riche d’autres choses.

Est-ce un choix égoïste? Pas plus que celui d’envoyer dans un monde bien chaotique, il faut le dire, un être qui ne l’a pas demandé. Peut-Être le fait d’avoir des enfants devrait-il faire l’objet d’une réflexion aussi poussée – et questionnée – que le choix de ne pas en avoir, en fait.

Une de mes amies avait un jour avoué qu’on passe d’abord son temps à se demander pourquoi faire des enfants, et puis à se demander pourquoi on a attendu si longtemps. Je veux bien la croire aussi. Et je ne peux d’ailleurs pas jurer sur la tête de ma mère, de mes soeurs, de l’élu de mon coeur et de mes peut-être futurs non-enfants que je n’en aurai jamais.

Mais d’ici là, ce serait bien de me lâcher les ovaires – à moi et à toutes les autres nullipares – et d’arrêter de me demander quand je vais m’y mettre. Mes peut-être futurs non-enfants et moi, on vous remercie!

 

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