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Chronique radio #19 – La fête des femmes

Cette chronique, je l’ai écrite avec les tripes. Elle est sortie presque d’un jet, d’ailleurs, alors que les autres, je les traîne jusqu’à ne plus pouvoir reculer (le mardi soir, en général). J’ai vibré en l’écrivant, et vibré en la disant. Et en arrivant au studio, j’ai eu la preuve que oui, il reste énormément de travail: je me suis fait expliquer par un homme (dont je ne sollicitais pas du tout l’avis) la différence entre “bon” et “mauvais” féminisme (qui est évidemment “hystérique et paranoïaque”, hum). Bref, ceci est ma modeste contribution à la Journée internationale des droits des femmes.

La fête des femmes

V: On arrive doucement à la fin de l’émission, c’est l’heure de la séquence Inspiration, avec Sophie Lejoly, l’autrice du blog sofille.be. Et aujourd’hui, Sophie, vous êtes légèrement agacée…

S: Bah oui! Ca me prend par périodes, comme ça, l’agacement, et cette période-ci est particulièrement propice aux froncements de sourcil. Parce qu’on est quel jour? Le 7 mars! Et demain on est quoi? Le 8 mars, bien vu! C’est la Journée internationale des droits des femmes, sauf qu’on peut déjà mettre nos ongles à couper qu’on va nous sortir de la “Journée de la femme”, voire de la “Fête de la femme”, avec pour bien enfoncer le clou de notre cercueil des promos sur les épilations, sur les lisseurs pour cheveux et autres trucs girly pour nous les femmes! Yen aura bien un pour dire à bobonne “laisse, chérie, ce soir c’est moi qui cuisine, après tout c’est ta fête!”, et un autre pour demander quand c’est que c’est la journée de l’homme parce que bon, hein! (c’est le 19 novembre, pour info) Bref, il y aura certainement de quoi coller une migraine carabinée à la féministe la plus optimiste du monde.

V: D’autant qu’en plus, certains doutent de l’utilité de cette journée…

S: Eh oui! Certains pensent – et disent – que quand même, on n’a plus trop à se plaindre, comparé à la situation de nos mères et de nos grands-mères. Ouep, visiblement, faudrait être méga reconnaissantes de pouvoir ouvrir un compte en banque sans demander l’autorisation de nos pères ou maris, et de pouvoir travailler. Le reste – l’égalité salariale, le respect de l’intégrité physique et morale, la liberté de se promener sans se faire évaluer comme un morceau de viande -, ça serait du luxe, et franchement du pipi de chat à côté de ce que certaines dans le monde vivent.

Alors ça, on va nommer tout de suite: ça s’appelle du mansplaining, des mecxplications: un homme qui va expliquer à une femme comment et quoi penser, quels sont les combats prioritaires pour les femmes et comment devrait se comporter une “bonne féministe”.

V: Le bonheur… Et donc, en fait, il reste pas mal de pain sur la planche…

S: Oui! Tellement, d’ailleurs, qu’il faudrait une journée entière – et sans doute même plus – pour tout évoquer. Moi, aujourd’hui, j’avais envie de parler du long chemin encore à parcourir pour les femmes dans la sphère professionnelle. Parce que si la situation s’améliore – lentement -, il reste encore de sacrés déséquilibres…

Ainsi, une étude opportunément publiée ces dernières semaines a montré que même si elles travaillent, les femmes prennent en charge la majorité des tâches ménagères. Ca veut dire qu’elles y passent plus de temps que les hommes EN PLUS de leur boulot. Une autre étude a montré que de plus en plus d’hommes prennent des congés parentaux – super! -, mais cela leur permet de se dégager plus de temps libre. Quand les femmes réduisent leur temps de travail rémunéré, c’est pour prendre sur elles plus de tâches ménagères et familiales non-rémunérées.

On en avait parlé aussi, je pense, dans une chronique précédente, avoir des enfants a un vrai impact sur la carrière des femmes. C’est bien simple, là où celle des hommes continue ni vu ni connu une fois bébé arrivé, celle des femmes ne s’en remet jamais tout à fait. Pas étonnant, du coup, qu’il reste un écart de salaire estimé à entre 5 et 10% entre hommes et femmes en Belgique, et on fait partie des bons élèves européens.

V: Ca s’améliore, mais on n’y est pas encore… En fait, le problème, il émane de la société dans son ensemble non?

S: Exactement! Les vieux réflexes, les vieux modes de pensée, c’est comme Rome, ça ne se déconstruit pas en un jour (bon, sauf si on brûle tout, ce qui est assez tentant, en fait). Le problème avec les difficultés rencontrées par les femmes, c’est qu’elles sont souvent invisibles, car intégrées, et qu’il faut souvent attendre un quiproquo pour en prendre conscience.

Je ne sais pas si vous vous rappelez l’histoire des deux collègues, un homme et une femme, qui bossaient sur les mêmes dossiers, mais la femme prenait systématiquement plus de temps. Et puis un jour un client s’est comporté bizarrement avec le collègue masculin dans un échange de mail: vindicatif, ne répondant pas aux questions, remettant en question les réponses… Le collègue masculin s’est alors rendu compte qu’il avait utilisé l’adresse de sa collègue Nicole, et quand il a repris la main sous son propre nom, la situation s’est “miraculeusement” débloquée. Il a fait le test de travailler pendant une semaine sous l’identité de sa collègue, tandis qu’elle signait avec son nom à lui: elle a eu la semaine la plus facile de sa carrière professionnelle, et lui s’est rendu compte de l’avantage invisible que son genre lui donnait…

Il y a aussi ces deux fondatrices d’une société en ligne, à Los Angeles, qui ont fini par s’inventer un co-fondateur masculin pour éviter les remarques sexistes et condescendantes qu’elles se prenaient en tant que femmes.

V: Et puis il y a aussi les contraintes que les femmes elles-mêmes ont intégrées…

S: Oui! Par exemple, elles auront tendance à sous-évaluer leurs performances, quand elles font aussi bien que les hommes. Elles auront aussi tendance à moins solliciter des promotions, ou à postuler pour des emplois qui sortent un peu de leur domaine de compétences. En gros, s’il n’y a pas une correspondance à 99,5% entre l’offre et leur CV, elles ne vont pas y aller. C’est quelque chose que Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook, dit avoir remarqué, que ce soit chez Google, où elle bossait avant, ou chez Facebook.

Le syndrome de l’imposteur, cette sensation que tout accomplissement est basé sur une sorte de malentendu et qu’un jour tout le monde s’en rendra compte, touche les hommes et les femmes, mais plus souvent et plus fort les femmes. Conséquence: on va avoir tendance à bosser quatre fois plus pour prouver qu’on mérite sa place un tout petit peu, et puis parfois, on va décliner une opportunité de montrer qu’on sait, parce qu’en fait, y’a ptêtre quelqu’un dans le monde qui sait plus… Je connais plusieurs spécialistes femmes qui renvoient – les journalistes par exemple – vers un confrère si ce qu’on leur demande n’est pas totalement dans leur champ de compétence, alors qu’un ami, que je charriais parce qu’il allait parler de deux sujets qui lui sont totalement étrangers pour un sujet dans ses compétences, m’a objecté qu’il ne voyait pas pourquoi il se priverait de donner son éclairage sur sa spécialité.

Ca m’est arrivé récemment aussi: on m’a contactée parce qu’on recherchait un.e spécialiste de l’environnement pour parler de la pollution dans le monde. Bon, vu le nombre de chroniques que j’ai déjà faites sur le zéro déchet, on peut dire que je suis sensibilisée et que je ne suis plus tout à fait novice en la matière. Et pourtant, ma première réaction a été de dire: “oh non! Mais euh, je ne suis pas du tout spécialiste!” Voilà comment on peut laisser passer des opportunités.

En fait, bosser quand on est une femme, c’est un peu faire un 110 mètres haies où chaque haie serait agrémentée d’une petite herse, de fil barbelés, de clous et d’une bonne dose de savon noir.

V: Est-ce qu’il y a des solutions, des petits trucs qu’on peut appliquer pour améliorer la situation?

S: Oui, bien sûr! Par exemple, si vous avez l’impression que vous passez votre temps à suggérer des idées en réunion qui sont ensuite reprises – plus fort – par des hommes, qui en reçoivent du coup le mérite, cela vaut la peine de s’allier avec les autres femmes présentes pour faire de l’amplification, c’est-à-dire soutenir la collègue en répétant sa suggestion et en lui en attribuant la maternité.

Globalement, je pense que l’unité et le soutien sont la clé. S’unir pour faire entendre les voix des femmes quand il est parfois difficile de percer.

C’est ce que fait par exemple l’association Women do Wine, lancée par une femme épatante, Sandrine Goeyvaerts, une Liégeoise. Sandrine est partie d’un constat: dans le vin, on ne montre quasi que des hommes, alors qu’il existe moult vigneronnes, sommelières, cavistes, etc. Après un énième classement des “hommes du vin”, elle a initié ce mouvement, qui souffle sa première bougie demain, compte plus de 200 adhérentes et montre qu’elles sont bien là, les femmes du vin. C’est super inspirant et je crois que ça donne beaucoup de force pour avancer.

Moi, à mon petit niveau, j’essaie de rassembler plus ou moins régulièrement des femmes brillantes de mon entourage, chacune avec des talents et des expériences enrichissantes. Le but est de se soutenir, de partager nos difficultés, nos espoirs, nos ambitions et de recevoir le regard et l’expertise de chacune pour avancer. C’est particulièrement utile pour contrebalancer la petite voix qui dit “non mais laisse tomber, t’y arriveras jamais!” Et autres “mais ma pauvre, t’as pas encore réalisé grand chose dans ta vie, hein!” (oui, les petites voix peuvent être pires que Dallas, en terme d’univers impitoyables!). S’entourer de personnes bienveillantes, ayant plus de recul sur nous que nous-mêmes, et exercer soi-même cette bienveillance et cette solidarité envers les autres, je crois que c’est une des clés pour progresser.

Vous vous souvenez, l’histoire du spécialiste de l’environnement que je vous racontais tout à l’heure? Après avoir d’abord protesté que “ouh! non non! Je n’étais certainement pas spécialiste”, j’ai respiré un grand coup et demandé un délai de réflexion de 24h, et j’ai passé l’équivalent Messenger de l’appel à un ami: j’ai sondé quelques proches pour savoir si, à leur avis, j’étais capable de le faire, et leur réponse a été unanime: OUI!

Je crois qu’on a souvent peur: peur de mal faire, peur d’échouer, peur de ne pas être appréciée, peur d’avoir les yeux plus gros que le ventre; perso, je me sens pétrifiée plus souvent qu’à mon tour. Dans son livre “En avant toutes, les femmes, le travail et le pouvoir”, Sheryl Sandberg pose la question, se pose la question “Et vous, que feriez-vous si vous n’aviez pas peur?”. J’imagine que réfléchir à cela, c’est la première étape pour franchir ces foutues haies et tous les pièges posés autour.

 

Chronique “La fête des femmes” – Emission Tendances 1ère avec Véronique Thyberghien – mercredi 7 mars 2018.

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