vendredi, 23 mars 2012

Lettre à un enfant qui n'existe pas

Cher enfant-que-je-n'aurai-peut-être-jamais,

 

Si je t'écris aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que le monde est devenu fou. Tu en conviendras, ma démarche est inhabituelle.

 

D'abord parce quece n'est pas vraiment neuf que le monde a des problèmes. Il ne s'est pas subitement mis à tourner carré, il n'avait pas attendu mars 2012 pour donner raison à la petite phrase de Shakespeare "There's something rotten...". Et puis tu ne le sais sans doute pas encore, mais je ne suis pas du genre à estimer que parce qu'une tuerie succède à un accident de car, le monde entier mérite d'être mis au ban de la société, puni-ça-suffit.

 

Je crois au hasard qui fait mal les choses, à cette tendance humaine de ne retenir que les trucs qui font mal, à cette incapacité, parfois, de goûter des plaisirs et joies simples. Je le sais, je suis pareille.

 

Il y a presque dix jours, 22 couples ont perdu un enfant. D'un coup. Certains enfants ont aussi perdu un père ou une mère, ou une grand-mère. Certains hommes, certaines femmes ont perdu un compagnon de vie. C'était dur. Ce jour-là, je me suis un peu réjouie que tu n'existes pas, et que ça m'épargne la peine de me projeter en imaginant si c'était toi.

 

Mais tu sais, ça ne s'est pas arrêté là. Depuis dix jours, on n'a quasiment pas passé une journée sans long direct montrant des cercueils, des parents en larmes, des "que dire devant tant de douleur?". Oui, moi aussi j'ai pleuré. Et je me suis réjouie de ne pas devoir t'expliquer pourquoi, comment, qui. Je me suis réjouie de ne pas devoir te rassurer avant de monter dans un bus, ou d'aller à l'école.

 

Parce que oui, c'est arrivé aussi qu'un président, pas chez nous, mais pas loin, dise à des enfants "ce tueur aurait pu être ici; ces enfants tués, ça aurait pu être vous!". Parce que oui, il y a un type, pas chez nous mais pas loin, qui a tué des enfants, en disant que c'était pour en venger d'autres. Je me suis dit que j'aurais eu du mal à t'expliquer pourquoi. Mais il n'y a sans doute pas de pourquoi.

 

Tu vois, on vit aussi dans un monde où une personne défigurée par quelqu'un qui prétendait l'aimer se voit reprocher d'être laide et d'imposer sa laideur au monde. Un monde où on crucifie d'un regard et d'un commentaire méprisant les gens qui, marqués par le feu, donnent de leur temps aux autres. Tout ça n'est pas joli, vraiment pas, et les plus laids ne sont pas ceux qu'on croit.

 

Dans le même temps, au  fond de moi, j'ai parfois eu envie de t'avoir, pour t'étouffer d'amour, t'apprendre que le monde, ce n'est pas ça, pas uniquement, lâcher ta main pour te donner confiance. Vivre, tout simplement. Dans un monde follement lui.

 

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11:18 Écrit par Sophie dans 3615 Ma vie, Réflexion | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | |  Facebook |

Commentaires

Tout simplement magnifique et touchant Sophie... Tu m'as beaucoup émue. Bizzzzz

Écrit par : Vanessa | vendredi, 23 mars 2012

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Tu as les mots justes, comme toujours.
Avoir des enfants a été pour moi une double révélation: c'est à la fois une montagne d’amour, d'abandon de soi et de joie, mais c'est aussi un gouffre d'angoisses, de craintes, de risques, de "si jamais il leur arrivait qqchose..." Et ces dernières semaines, j'avoue que j'ai eu souvent le vertige et que je me suis réfugiée dans la musique ou la vaisselle (encore elle :-)) pour me protéger des infos :-/
Mais pour moi, faire un enfant (deux, allez ;-)) et les élever dans certaines valeurs, c'est notre projet de couple pour rendre la société meilleure! Si chacune d’entre elles apporte un sourire, un rayon de soleil, un coup de main, une aide précieuse, une prise de conscience, … à chaque personne qu’elles rencontreront sur leur chemin, je crois que nous aurons contribué à rendre le monde meilleur. Si nous nous étions protégés des risques, nous n'aurions pas eu le reste non plus... :-)

Écrit par : Naàlia | vendredi, 23 mars 2012

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J'ai eu la chance de ne pas avoir à expliquer à la Petite Parlote ce qui s'est passé à Toulouse... je préfère préserver au maximum ce temps de l'enfance, si court...
Il ne faut surtout pas hésiter à l'avoir cet enfant là... j'espère qu'il finira par exister et que tu lui montreras combien le monde est beau... des fois...
Bonne journée

Écrit par : Allye | vendredi, 23 mars 2012

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Je partage tes craintes, grande soeur.
je voudrais aussi les préserver de tout ce qui peut blesser. Mais c'est ça aussi qui fait grandir.

Écrit par : Tine | vendredi, 23 mars 2012

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